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David fut le premier à regagner Ajaccio, un Vendredi de la fin d’Aout, alors que, déjà, la ville sentait le chagrin des écoles.

L'année, j'ai preféré l'oublier, nous la situerons pour plus de vraissemblance, quelque part vers la fin du siècle d'avant.


Plutôt enrobé me sembla t’il, l’œil blanc-bleu, le teint radieux, les cheveux mi longs artistiquement décoiffés, rutilant d’arrogante santé et de chic Milanais - car enfin, s’habiller à Paris ou pire encore à Ajaccio eût été du dernier commun - mon faux frangin m’étourdit aussitôt de ses bavardages fendeurs.


Selon ses dires, la nymphe à tête chercheuse abondait aux rives de l’Olona.

De la touriste principalement, puisqu'il est bien connu que le chemin menant au lit d'une authentique Italienne passe obligatoirement par la chapelle.

De la touriste à dominante Nordique et Germaine.

De la blonde, de la suave, de la lactescente, de l' éthérée.


Des Botticelli à vous filer le tournis et des triques douloureuses, telle cette Danoise de 19 ans dont le prénom s’éructait d’avantage qu’il ne se prononçait, évidement belle à s'en damner – Bo Derek en mieux ! - et pratiquant l’art subtil de la fellation comme « les anges soufflent dans leurs trompettes. », ce qui expliquait sans doute pourquoi, mon faux frangin avait si subitement enflé.

Pour ma part, je cultivais un certain mystère, propre à l’intriguer lorsqu’il ne le mettait pas dans des accès de rage aussi féroces qu’hors de propos.

David, à l’époque manifestait une tendance fâcheuse à me considérer comme son bien personnel, le moindre de mes actes se devant d’obtenir une bénédiction préalable qu’il accordait avec mansuétude dés lors que son égo n’avait pas à en souffrir.

Du reste cet ego, aussi chatouilleur soit il, ne risquait pas de se froisser en cette fin d'été ou les tomates braisaient sur pide dans les potagers, tant je n'avais rien de bien flembard à raconter.

J’allais alors sur mes 16 ans, pressé de les atteindre sans qu’il y ait de raison particulière à cela. J’aimais ce chiffre rond comme la tête d’une clé dont je pensais qu’elle me donnerait accès à toutes les libertés qu’en fait je m’octroyais déjà.

J’avais passé Juillet à me dorer sur les plages de Capo, j'avais sué Aout, pratiquement abandonné de tous dans un Paris qui me faisait penser à la Roumanie tant il pullulait de touristes venus de l’Est.


David, mon meilleur ami, mon presque frère, séjournait à Milan chez sa mère. Laura, notre absolu pendant féminin, était allée se perdre sous les mélèzes de Monêtier-les-Bains. 

Mes propres parents, lachement, m'avaient envoyé suivre ces cours de tout et de rien que prodiguait pour un prix à peine inferieur à celui d'une Ferrari une boite à bachot Parisienne pratiquant l'art vaguement Chinos et parfaitement escroc de preparer à de grandes carrières, qu'en definitives ils se garderaient bien d'épouser, certains sur- doués finalement pas aussi doués que les clameurs de fanfare Brandbourgeoise, entonnées par leurs familles, voulaient bien le laisser entendre.

A Paris, Sasha,  une amie de la famille, Sasha née Parc Monceau de parents Russes blancs, eux mêmes nés porte d'Auteuil, Sasha- Alexandra pour l'etat civil- , plus Ukrainienne que la mer de Crimée et qui n'aimait rien tant que glosser à l'ifini sur la nostalgie éperdue d’une âme slave, germée au sein du terroir culturel et imaginaire d’un pays blanc virant au rouge ; une nostalgie d’émigrants, d’apatrides, faite de longues et flexibles phases de mélancolie versant immanquablement dans une frénésie, une exaltation quasi tsigane et qu'elle romançait à plaisir pour ne l'avoir jamais épouvrée, plus familière qu'elle était des boutiques de l'Avenue Marceau que des marchés du Dnierp, Sasha donc avait accépté de m'heberger.

Nous nous étions toujours remarquablement entendus Sasha et moi, aussi me laissait elle libre comme l’air, puisque je feignais en échange de ne pas remarquer que le joli garçon, tout embaumé d'un virevoltant parfum de framboises, de fleurs d'amandier et de clair de femme, assis à la table du petit déjeuner n’était pas le même que celui de la veille.

Du reste, sauf à tenir le compte des amants de la belle et à roupiller à ces interminables matinées du Français auxquelles elle m'avait sournoisement abonné, je dois admettre que n’étant à l’époque intéressé par rien, je m'étais contenté de trainer mes  paresseuses guetres dans une ville aux  mille splendeurs, indifférent à toutes ses beautés dés lors qu’elles ne m'offraient pas les golfes éblouis et les maquis radieux de mon île natale, au visage une mine maussade que je trouvais furieusement Baudelèrienne alors même qu'elle me donnait probablement l'air épathique.

Ainsi à la fin d'un été vague et floconneux David, Laura et moi entrâmes en terminale sans le moindre enthousiasme.


Terrassés d’ennui à la simple pensée de devoir affronter les homélies laïques que nous dispenseraient d’un timbre tout bercé de monotonie Automnale des profs aussi peu soucieux de notre avenir que nous l’étions nous mêmes, déterminés à ne rien apprendre qui put entraver une libre pensée que nous qualifions exagérément de Nihiliste alors qu’elle n’était qu’un vaste foutoir de lieux communs ramassés dans des magazines de salle d’attente, nous cheminions à petits pas de misère vers le seul bahut qui voulut encore de nous.

Il y avait belle lurette que la rentrée des classes – que Laura appelait « la rentrée des Alpes » en raison de ses allures moutonnantes - n’avait plus pour nous le parfum nostalgique du cuir de Russie, de la colle blanche, fluide comme de la crème aux amandes et des pastels aussi gras et capiteux que les fards des houris du prophète, belle lurette que nous n’éprouvions plus aucun plaisir à parader dans des vêtements neufs et chers, absolument identiques à ceux que portaient nos camarades, ni à échanger des souvenirs de vacances plus ou moins imaginaires dans lesquels des flirts plus ou moins fantasmés se changeaient en expériences sexuelles plus ou moins inédites, elles mêmes totalement mensongères.

Nous échouâmes cette année là dans une classe littéraire ou on lisait plus volontiers « Biba » et « Vogue » que Montesquieu ou Molière, classe presqu’exclusivement composée de fausses vierges affichant ce qu’il restait de leurs bronzages et de leurs ruts estivaux dans des petites robes, encore assez légères, aux teintes gourmandes de bonbons et qui s’évasaient au dessus du genou avec des grâces alanguies de pétales ployés par les notes romantiques et poudrées dont ces jeunes filles si peu rangées parfumaient leurs ourlets.


Les cils passés au bleu Majorelle, les lèvres au rose de caftan, voilée de transparence Indiennes, scintillante de sequins argentés, Laura, en pleine période baba-cool post Woodstock tendance Katmandou/Marrakech avec un détour par la rue Spontini, comme d’ordinaire dénotait, tandis que David et moi, seuls garçons à peu près baisables parmi cet aréopage d’apprentie salopes déguisées en innocents magnolias prenions un plaisir sournois à répondre à leurs sourires mouillés par des regards de braises.

Laura, du bout des crocs se moquait de nos airs de " Matamores, mis à morts, mi amor"arguant qu’aussi immorales que soit les cambrures de Grand Guignol que nous affichions sur le passage de nos simili véstales, il n’existait en ce bas monde rien de plus banal que l’immoralité, qu’en conséquence elle ne voyait pas du tout pourquoi nous nous prenions la tête, et la sienne par ricochet, pour pareilles bagatelles.

David et moi repliquions d'une même voix que le nœud du problème, à supposer que problème il y eût, ne résidait pas dans l’affirmation rebattue au sein de notre société, que l’immoralité est banale, mais dans la constatation cruciale que rien ne prévient automatiquement les décisions rationnelles contre l’immoralité.

Laura repondait gentiment que si nous considérions comme issues de décisions rationnelles les postures de théatre dont nous régalions les cours et les préaus, nous nous  foutions le doigt dans l’œil jusqu’au coude et plus loin encore, qu’il n’y avait rien de rationnel dans le fait que contaminé par les chaleurs mesquines d'un groupe de pisseuses nous nous comportions en véritables " bites sur pattes" et que la seule immoralité qu’elle trouvait à toute cette histoire résidait dans le plaisir que nous prenions à experimenter des principe de séduction dont à l'évidence nous ignorions le mode d'emploi comme dans la jouissance qu'éprouvaient toutes ces dindes à nous laisser croire qu'elles avalaient candidement nos couleuvres et nos crapauds.

Elle n'avait pas tort la garce car au lieu des vagues escomptées, nos gasconades succéssives ne provoquèrent qu’un faible clapotis, une ride fugitive à la surface d’un lac ou des barques dociles dérivaient mollement parmi l’or brillant des Jacinthes et les bosquets d’Iris géants en direction de cette terre lointaine et étrangère, dangereuse peut être, que l’on appelait « VIE ACTIVE ». 

 En majuscules, en capitales, l’expression nous était martelée comme une sourde menace, « Lorsque vous entrerez dans LA VIE ACTIVE…. », «Quand vous affronterez LA VIE ACTIVE …. », à croire que l’existence, pourtant bien agitée, que nous menions durant nos années-lycée s’apparentait à une longue et paisible sieste dont nous nous réveillerions au lendemain du bac horrifiés de constater que les grandes et petites heures de nos leçons d’hébétudes n’avaient pas plus laissé de traces dans nos cervelles obtuses qu’un baiser envoyé du bout des doigts n’en laisse dans l’azur laiteux qu’il traverse.

Légèrement dépités, nous constations que nos rodomondates ne suscitaient ni curiosité, ni scandale, ni controverse, pas même un bête ricanement qui nous eut au moins permis de faire de coup poing.


Car nos jolies comparse, et même les moins jolies-surtout les moins jolie-romançaient des chagrins d’amour imaginaires comme on brode de la fleur d'oranger sur la délicatesse chantante d’un voile de mariée.


Ces gamines, suaves comme du miel trempé de C
igüe, aimaient comme au théâtre.

Il y avait du Racine dans leur aveuglement à s’embraser pour celui qui flambait ailleurs.

Oreste aimait Hermione, Hermione aimait Pyrrhus, Pyrrhus aimait Andromaque laquelle aimait un tombeau.


« - Vas y, explique moi, toi qui connais la vie pourquoi Jean-Hughes ne me regarde même pas et cavale après Natacha alors qu’elle sort avec Albert ! Elle est tarte en plus Natacha. Pas de seins, pas de fesses, pas de courbes. Il doit aimer jouer aux osselets, je ne vois pas d’autre explication. Ou alors c’est qu’elle couche cette grande salope ! »

Bien entendu, toutes couchaient mais ces nobles Proserpine se seraient volontiers laissé noyer dans une caverne engloutie plutôt que d’avouer avoir abandonné leurs virginités dans des lits de hasard un soir qu’il faisait chaud et que leurs tailles dolentes comme de la soie turque s’enroulaient aux bras de garçons qu’elles trouvaient beaux.

J’aimais assez cette idée absurde et qui courrait les préaux selon laquelle je connaissais la vie, moi qui ne connaissais que la mienne et encore si mal. Cette ignorance, à vrai dire, ne m’empêchait pas de théoriser des après midi entières, dans des cafés prétoires ou nous fumions de la fumée et buvions des bulles .

« - La vie, tu vois, disais je , elle est comme ci ; elle est comme ça. L'amour c'est comme ceci, l'amour c'est comme cela », et d’enfiler des banalités telles des perles de pacotille le long d’un fil de nylon.

Mes gracieuses m’écoutaient religieusement.

La bouche légèrement ouverte, elles gobaient mes mouches cantharides comme les phalènes d’or d’une nuit ensorcelée, sans imaginer un seul instant que j’avais en la matière moins d’expérience que la plupart d’entre elles.

Pourquoi on se lève, pourquoi on se couche, pourquoi on bosse, pourquoi on baise, pourquoi on baise plus ? 

Pourquoi fais-je semblant d’écrire ?

Pourquoi ses longs yeux d’ambre liquide ce sont ils changés en deux petits lacs gelés, ternes, occultes ?

 

Ainsi va la vie ma bonne dame.


Mes jeunes filles en bourgeons deviendraient fleurs de serre et moi, face à des appétits de plus en plus vivaces de chaires à peine carnées et d’innocences , j'apprendrais peu à peu à les convertir au péché.